Lekh Lekha, Va pour ton bien.
Une vie installée. Des habitudes bien rodées. La famille dans les parages, du travail, des biens, un entourage que nous connaissons depuis toujours. Nous savons comment les choses fonctionnent. Nous avons nos repères, notre place, et peut-être même une certaine réputation. Vu de l’extérieur, tout semble tenir debout.
Pour entrer dans l’histoire d’Abraham, imaginons un instant ce décor avec les mots d’aujourd’hui.
Une affaire familiale, des clients, des commandes. Fabrication, vente, service commercial : la maison connaît son métier. Le rayon ? Les statuettes de divinités. Une entreprise où les dieux tiennent sur les étagères et où l’on peut repartir avec sa petite protection sous le bras.
Cette image vient du Midrash, qui présente Térah, le père d’Abraham, comme un fabricant d’idoles. Mais le même récit montre déjà Abraham contestant leur pouvoir. Il avait donc commencé à remettre en question ce que son entourage considérait comme normal. Dans cette boutique, le fils n’était décidément pas le commercial idéal !
La Torah ne nous décrit pas une carrière de chef d’entreprise prospère. Elle nous présente cependant un homme marié, entouré de sa famille, possédant des biens, et socialement bien intégré. Sarah est trés belle, mais leur foyer porte un grand manque.
Une vie peut sembler bien établie et garder, derrière sa façade, une attente que personne ne peut combler.
Puis une parole vient ouvrir un passage :
« L’Éternel dit à Abram… »
Et tout commence à bouger.
L’Éternel lui demande de quitter son pays, sa parenté, la maison de son père, pour une terre qu’Il lui montrera. Abraham a soixante-quinze ans lorsqu’il quitte Charan. À cet âge, beaucoup auraient plutôt envie de conserver leurs habitudes que de préparer un déménagement. Pourtant, Abraham part. Avec Sarah, Lot, leurs biens et les personnes qui les accompagnent, il prend la route. (Genèse 12:1-5.)
Nous dirions aujourd’hui : il fait ses valises.
Il quitte une adresse connue pour une destination dont Dieu doit encore lui révéler toute la portée.
Lekh Lekha.
Rachi éclaire ces mots par cette expression : « pour ton bien ». Le départ demandé porte une bénédiction qu’Abraham ne peut pas encore mesurer. Nous pouvons aussi y entendre une invitation spirituelle à aller vers soi, vers l’être que Dieu nous appelle à devenir. Cette dernière lecture est une méditation sur l’expression, plutôt que sa traduction littérale.
Va pour ton bien.
Ces mots peuvent nous surprendre. Nous pensions justement savoir ce qui était bon pour nous : notre sécurité, nos relations, notre place, les habitudes transmises depuis toujours. Nous avions organisé notre existence autour de tout cela.
Mais ce qui nous est familier ne nous fait pas forcément du bien.
Nous avons parfois besoin de changer d’air pour retrouver notre souffle. Sortir de cette zone toxique où nos habitudes nous retiennent, pour avancer vers ce que Dieu nous prépare. Lekh Lekha : va pour ton bien.
Nous pouvons nous habituer à un environnement qui étouffe notre conscience. Apprendre à nous taire pour conserver notre place. Accepter certains arrangements parce que tout le monde les accepte. Continuer à alimenter une manière de vivre alors que, quelque part au fond de nous, une question insiste : pouvons-nous vraiment continuer ainsi ?
Dans le monde d’Abraham, les idoles avaient une forme visible. Dans le nôtre, elles peuvent prendre le visage de la réussite, de l’argent, de l’approbation ou du besoin de rester acceptés à tout prix.
Nos statuettes n’ont pas toujours un visage de pierre. Elles peuvent prendre la forme d’une musique, de films, du sport, d’un écran, lorsque ces choses occupent toute la place et finissent par nous tenir. Même notre religion, nos traditions ou notre attachement familial peuvent devenir des chaînes lorsque nous leur sacrifions notre conscience. Nous pouvons tourner en rond pendant des années autour de ces petites idoles, en appelant cela nos habitudes. Pourtant, ce qui est toxique reste toxique, même lorsque c’est familier, même lorsque cela porte une étiquette religieuse. Abraham a dû quitter un milieu familial marqué par l’idolâtrie. Nous aussi, nous devons parfois reconnaître ce qui nous retient, pour enfin répondre à Celui qui nous appelle.
Nous ne travaillons pas tous dans l’entreprise familiale. Certains sont salariés, parents au foyer, retraités, étudiants. Pourtant, nous connaissons tous cette tentation : laisser ce qui nous entoure décider à notre place de ce que nous devons devenir.
Et voilà que l’Éternel parle.
Sa parole vient rencontrer notre quotidien, jusque dans ce que nous pensions ne jamais remettre en question.
Dans la parasha, l’Éternel appelle, promet, apparaît, renouvelle sa parole. Abraham apprend à orienter sa marche à partir de ce qu’il reçoit de Lui. Une autre autorité entre dans son existence. Les habitudes familiales ne peuvent plus avoir le dernier mot.
Nous aimerions connaître les conditions du voyage avant de répondre. L’adresse exacte, le logement, les ressources, les étapes. Une petite confirmation écrite, si possible, avec toutes les garanties.
Abraham reçoit une promesse et se met en route.
Hébreux 11:8 rappelle qu’il obéit a l’appel et parti « sans savoir où il allait ». Sa confiance reposait sur Celui qui l’appelait, alors que l’itinéraire lui échappait encore.
Voilà ce qui nous rejoint.
Nous pouvons comprendre qu’un changement devient nécessaire sans savoir encore comment toute notre vie va se réorganiser. Nous pouvons reconnaître une vérité avant d’avoir trouvé le courage d’en tirer les conséquences.
Aujourd’hui, une parole biblique peut nous atteindre dans une conversation, une lecture, un témoignage, une vidéo ou un message rencontré sur les réseaux sociaux. Au milieu du défilement, quelque chose nous arrête. Une phrase rejoint une question que nous portions depuis longtemps.
Cela mérite notre attention. Cela mérite aussi d’être examiné. Une publication émouvante ne devient pas automatiquement une parole de Dieu. Les disciples nous invitent à éprouver toutes choses et à retenir ce qui est bon. (1 Thessaloniciens 5:21.)
Nous ouvrons donc les Écritures. Nous prions. Nous cherchons des conseils auprès de personnes capables de nous écouter sans décider à notre place. Nous regardons honnêtement les fruits de ce que nous vivons.
Car notre malaise peut révéler quelque chose que nous avons longtemps repoussé.
Parfois, nous savons que certaines fréquentations nous entraînent dans le mensonge. Que notre activité réclame des compromis devenus impossibles. Qu’un cercle entretient notre peur. Qu’un lieu spirituel exige davantage notre soumission aux hommes que notre fidélité à Dieu.
Mais partir… c’est une autre affaire.
Il y a les amis. Les années passées ensemble. Les souvenirs, les services rendus, la communion fraternelle. Il y a cette question qui pèse : que vont-ils penser ?
Nous pouvons même craindre de perdre Dieu en quittant un endroit où nous avons appris à Le chercher.
Pourtant, aucun lieu ne possède l’Éternel. Aucune communauté ne peut prendre possession de notre conscience.
La communion fraternelle est précieuse. Elle doit nous aider à grandir dans la vérité. Lorsqu’elle devient une raison d’accepter la manipulation, l’humiliation ou le mensonge, nous devons oser regarder ce qui se passe.
Toute difficulté ne demande pas un départ. Certaines situations appellent une discussion, une réparation, des limites claires. Mais lorsque rester nous oblige durablement à désobéir à Dieu, la question devient sérieuse.
Les apôtres l’ont exprimé devant les autorités qui voulaient faire taire leur témoignage : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » (Actes 5:29.)
Cette fidélité a parfois un prix.
Nous aimerions avancer avec l’approbation de tous. Nous voudrions que chacun comprenne, nous bénisse et nous accompagne jusqu’à la porte. Cela n’arrive pas toujours.
Abraham lui-même ne part pas avec une vie déjà résolue. En arrivant dans le pays, il bâtit un autel et invoque l’Éternel. Puis une famine survient. Le voyage connaît très vite la difficulté, la peur et même des décisions fragiles. L’appel n’a pas fait de lui un homme incapable de se tromper. (Genèse 12:7-13.)
Nous avons besoin de l’entendre : rencontrer un obstacle après avoir obéi ne prouve pas que nous avons mal entendu.
La suite de la parasha montre Abraham avançant encore. Après la séparation d’avec Lot, l’Éternel lui demande de lever les yeux. Plus tard, Il le fait sortir pour regarder les étoiles et lui parle de sa descendance. Le chemin se construit dans cette relation où Dieu parle et où Abraham apprend à croire. (Genèse 13:14-17 ; 15:1-6.)
Il a quitté une maison, mais il doit encore apprendre à habiter la promesse.
Pour nous aussi, le déménagement intérieur peut prendre du temps.
Nous pouvons changer de lieu tout en gardant les anciennes peurs dans nos bagages. Continuer à chercher une permission auprès de ceux qui décidaient pour nous. Entendre leurs jugements alors qu’ils ne sont même plus là.
Il faut parfois défaire les valises pour découvrir ce que nous avons emporté.
Notre passé explique une partie de notre parcours. Il a laissé des blessures, des habitudes, parfois de beaux héritages. Mais il ne doit pas gouverner chacun de nos choix.
Nous pouvons reconnaître ce qui nous a fait souffrir, chercher à guérir et pardonner, sans retourner vivre sous ce qui nous détruisait. Les décisions prises aujourd’hui participent à l’avenir qui se prépare.
À soixante-quinze ans, Abraham prend encore un nouveau départ.
Nous ne sommes donc pas obligés de conclure : après toutes ces années, il est trop tard.
Yeshoua adresse Lui aussi un appel qui met en mouvement : « Suivez-moi. » Les premiers disciples laissent leurs filets et Le suivent. Leur travail, leurs repères et leur avenir sont désormais traversés par cette rencontre. (Matthieu 4:19-22.)
Cet appel nous atteint encore.
Il peut commencer par une vérité à reconnaître, un compromis à abandonner, une limite à poser, un conseil à demander. Puis vient le pas concret que nous avons trop longtemps reporté.
Nous pouvons avoir peur et avancer quand même. Nous pouvons préparer ce départ avec sagesse, prendre soin de ceux dont nous avons la responsabilité, demander de l’aide. Le courage grandit aussi de cette manière.
Mais lorsque la direction devient claire, nous ne pouvons pas passer notre vie à préparer une valise que nous n’emporterons jamais.
Lekh Lekha. Va pour ton bien.
L’Éternel ouvre devant Abraham un avenir qui dépasse sa propre vie : une descendance, une terre, une bénédiction destinée à toutes les familles de la terre.
Son départ portait déjà plus loin que lui.
Peut-être notre obéissance aussi ouvrira-t-elle un passage pour nos enfants, notre maison, ceux qui nous regardent vivre.
Alors écoutons. Examinons. Et lorsque l’appel est reconnu, répondons.
Les clés sont encore sur la table. Les bagages attendent près de la porte.
Nous ne connaissons pas toutes les étapes.
Mais quand l’Éternel nous appelle, il vient un moment où il faut se lever, prendre ses affaires et partir.
Shabbat Shalom
L . B
Lecture de la parasha: Genèse: Chapitre 12 verset 1 à chapitre 17 verset 27.
Lecture de la haftarah: Esaïe: Chapitre 40 verset 27 à chapitre 41 verset 16.
Lecture messianique: Jean ; 8; 56. Actes 7; 1,8.
Galates: 3; 7 à 9. 3; 14. 3;15 à 18. Hébreux 7; 1,19.

