Ce qui est saint ne se profane pas.
« Soyez saints, car Moi, l’Éternel votre Dieu, Je suis saint. »
Cette semaine les deux parasha A’harei Mot et Kedoshim portent une même parole : Ce qui est saint ne se profane pas.
A’harei Mot ouvre sur Yom Kippour, sur l’entrée dans le lieu très saint, sur cette vérité terrible : on ne s’approche pas de Dieu n’importe comment.
On n’entre pas dans le saint selon son envie, selon son émotion, selon son impulsion. Dieu trace Lui-même la voie d’approche, et ce jour-là Il ordonne aussi une chose très forte : l’humiliation de l’âme, la privation, le repos absolu, comme si Dieu disait à l’homme : tu ne t’approches pas de Moi en laissant ton corps régner sans maîtrise sur toi. Yom Kippour n’est pas seulement un jour de pardon ; c’est aussi une école de maîtrise, de dépouillement, d’abstinence pour le corps, de soumission de l’être tout entier devant le Dieu saint.
Puis Kedoshim reprend cette même vérité et la fait descendre dans toute la vie : « Soyez saints, car Moi, l’Éternel votre Dieu, Je suis saint. » Et tout de suite, cette sainteté devient concrète : le Shabbat, les relations, la justice, les paroles, les actes, et enfin cette parole immense : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Ainsi, ce que Yom Kippour révèle dans le sanctuaire, Kedoshim l’étend à toute l’existence : le saint ne concerne pas seulement un lieu, il doit entrer dans la manière de vivre.
Car la sainteté n’est pas seulement de ne pas pécher.
La sainteté, c’est de ne pas profaner.
Ne pas profaner le sanctuaire.
Ne pas profaner le Shabbat.
Ne pas profaner le corps.
Ne pas profaner la relation.
Ne pas profaner le prochain.
Le grand drame de l’homme n’est pas seulement qu’il fasse le mal. Le grand drame de l’homme, c’est qu’il perde le sens du saint. Il traite comme banal ce que Dieu a mis à part. Il veut la proximité sans la crainte. Il veut l’amour sans la vérité. Il veut l’approche sans la limite. Or A’harei Mot et Kedoshim réapprennent exactement l’inverse : ce qui touche à Dieu ne se touche pas légèrement.
C’est pour cela que le texte parle d’abord à la maison d’Israël. Il ne parle pas ici à un monde indifférencié comme si tout se valait. Il parle à un peuple appelé, à un peuple qui doit recevoir sa forme de Dieu, et non au pratique du monde. Vous ne ferez pas comme en Égypte. Vous ne ferez pas comme en Canaan. Le peuple de Dieu ne prend pas ses modèles dans le monde. Il ne reçoit pas du dehors sa définition du corps, du désir, de l’union, ni du sacré.
Et voilà pourquoi, juste après l’approche du lieu très saint, vient cette longue insistance sur la sainteté sexuelle. Ce n’est pas un détour. C’est le cœur du message. Comme si Dieu disait : tu ne peux pas Me chercher dans le sanctuaire, puis laisser ta chair devenir profane. Tu ne peux pas parler de Yom Kippour, d’expiation, de purification, puis vivre ton corps, tes unions, ta maison et tes limites selon l’ordre des pratiques du monde. La sainteté ne s’arrête pas au Temple ; elle descend dans la chair. Elle descend dans la manière d’aimer. Elle descend dans la manière de désirer. Elle descend dans la manière d’habiter son propre corps.
Et peut-être faut-il aller plus loin encore : le lieu saint n’est pas seulement un lieu religieux ; il devient une pédagogie. Il apprend à l’homme qu’il existe des seuils qu’on ne franchit pas n’importe comment. On n’entre pas dans le saint comme on entre dans un espace ordinaire. On n’approche pas la présence comme on approche une chose commune. Il faut une vérité, une limite, une justesse, une manière droite de s’approcher.
Et peut-être que cette logique éclaire aussi ce que la parasha dit ensuite du corps et des unions. Car si le sanctuaire révèle qu’il existe un lieu dans lequel on n’entre pas à la légère, alors le corps révèle à son tour qu’il existe aussi dans l’homme des profondeurs qui ne peuvent pas être livrées à la banalité. L’intimité n’est pas un espace profane. L’union n’est pas une chose ordinaire. Le corps n’est pas un terrain neutre où l’homme ferait simplement ce qu’il veut. Là aussi, il y a un seuil. Là aussi, il y a une approche juste. Là aussi, il y a quelque chose qui peut être profané.
Alors la sainteté sexuelle ne doit pas être comprise seulement comme une série d’interdits posés sur la chair. Elle doit être entendue comme une révélation : le corps aussi porte une gravité. Le corps aussi demande une manière vraie de s’en approcher. Le corps aussi peut être soit honoré, soit profané.
Et cette vérité traverse aussi le Nouveau Testament. Paul écrit que les parties du corps que l’on estime les moins honorables sont justement celles que l’on entoure d’un plus grand honneur : « et ceux que nous estimons être les moins honorables du corps, nous les entourons d’un plus grand honneur… Dieu a disposé le corps de manière à donner plus d’honneur à ce qui en manquait » (1 Corinthiens 12; 23-24). Comme si Dieu voulait montrer que ce qui est caché n’est pas ce qui mérite le moins de respect, mais au contraire ce qui demande, davantage de pudeur, davantage d’honneur et de respect.
Car là demeure l’un des plus grands mystères, que la pudeur interdit d’exposer entièrement, mais dont chacun peut deviner le mystère.
Et peut-être que c’est justement pour cela qu’A’harei Mot rapproche la question du lieu très saint et celle des unions interdites : comme si Dieu voulait arracher l’homme à cette illusion terrible qui consiste à croire que l’on peut avoir une attitude sacrée devant le sanctuaire, mais une attitude profane devant la chair. Non. Ce qui est vrai devant Dieu doit devenir vrai jusque dans le corps. Ce qui est vrai dans le lieu saint doit devenir vrai dans la maison. Ce qui est vrai dans l’approche du sanctuaire doit devenir vrai dans l’approche de l’autre.
Car on n’entre pas dans l’intimité comme on entre dans une chose ordinaire. On n’entre pas dans le corps de l’autre comme on prend possession d’un objet. On n’entre pas dans l’union comme on suit une simple impulsion. Toute entrée sans dignité devient profanation. Toute proximité sans sainteté devient confusion. Toute union qui oublie la gravité de l’être finit par profaner ce qu’elle touche. Et c’est peut-être là l’une des paroles cachées de cette double parasha : Dieu enseigne à Son peuple qu’il existe des espaces, des temps, des liens, des corps, des réalités où l’on ne peut pas entrer sans crainte, sans vérité, sans limite, sans honneur.
Le lieu très saint apprend donc à lire toute la vie. Il apprend que l’homme n’est pas fait pour vivre dans la brutalité du « je veux, donc je prends », du « je désire, donc j’entre », du « cela m’est accessible, donc cela m’appartient ». Au contraire, Dieu remet devant lui le sens du seuil. Il y a des seuils qui ne s’ouvrent pas à la violence. Il y a des seuils qui ne s’ouvrent pas à l’impureté. Il y a des seuils qui ne s’ouvrent pas à l’irrévérence. Et quand l’homme perd cela, il profane tout : le sanctuaire, le Shabbat, le corps, le prochain, la parole, l’amour lui-même.
Ainsi, la sainteté n’est pas une morale froide ; elle est la restauration du sens des profondeurs. Elle est la capacité retrouvée de savoir qu’on ne touche pas tout, qu’on n’entre pas partout, qu’on ne franchit pas tous les seuils de la même manière. Être saint, c’est retrouver ce tremblement juste devant ce qui ne m’appartient pas. Être saint, c’est comprendre que le corps de l’autre n’est pas une terre profane. Être saint, c’est savoir que l’intimité demande plus que le désir : elle demande vérité, honneur, limite, et conscience de Dieu. Être saint, c’est ne plus vivre comme si toute proximité était permise du seul fait qu’elle est possible.
Alors on comprend pourquoi la lumière du Nouveau Testament vient ici frapper avec une telle force : si Dieu fait Sa demeure en l’homme, si le corps devient le lieu de Sa présence, alors ce que l’on fait subir à son propre corps n’est pas anodin. Le mal fait au corps n’est pas seulement un mal fait à la chair ; il devient une profanation de ce qui porte la trace de Dieu. Et de la même manière, ce que l’on fait subir à l’autre monte plus haut que l’autre lui-même. Ce n’est pas pour rien que Yeshoua dira : ce que vous faites à l’un de ces plus petits, c’est à Moi que vous le faites. Voilà pourquoi le prochain ne peut pas être traité comme une réalité banale. Voilà pourquoi l’autre ne peut pas être approché n’importe comment.
Et c’est alors que la parole « tu aimeras ton prochain comme toi-même » devient redoutable. Non, ce n’est pas seulement une formule douce. Non, ce n’est pas simplement : sois gentil. C’est une parole de sainteté. Aimer son prochain comme soi-même, c’est refuser de le traiter comme une réalité profane. C’est comprendre qu’on ne s’approche pas de l’autre n’importe comment. C’est savoir que l’autre n’est pas un terrain livré à ma dureté, à mon usage, à mon orgueil, à mon impureté. C’est reconnaître qu’aucune rencontre n’est légère sous le regard de Dieu.
Il faut donc tenir les choses ensemble sans les confondre. Oui, tous les hommes doivent être respectés. Mais non, toutes les voies ne se valent pas. Oui, toute vie humaine doit être traitée avec gravité. Mais non, le texte ne parle pas ici d’un humanisme flou ; il parle d’abord à un peuple appelé à la sainteté, au Shabbat, au sanctuaire, à la maîtrise du corps, à la vérité des liens. Kedoshim ne demande pas une bonté vague. Kedoshim demande une sainteté concrète.
Et peut-être que tout se résume ainsi : en faisant une lecture avec une vision sans pudeur afin de comprendre le secret de la vie sur terre qui nous fait ressentir l’Eden futur.
A’harei Mot dit :
n’entre pas dans le saint comme dans une chose ordinaire.
Kedoshim dit :
ne vis plus comme si cela n’était pas saint.
Yom Kippour dit :
maîtrise ton corps, humilie ton âme, apprends que tu n’es pas ton propre maître.
Le Shabbat dit :
arrête-toi, parce que le temps aussi appartient à Dieu.
La sainteté sexuelle dit :
ne laisse pas la chair devenir le lieu de la profanation.
Et « tu aimeras ton prochain comme toi-même » dit :
n’approche pas l’autre comme un espace profane.
Alors être saint, ce n’est pas paraître religieux.
Être saint, ce n’est pas jouer au pur.
Être saint, ce n’est pas se séparer pour se contempler soi-même.
Être saint, c’est laisser Dieu régler notre manière de nous approcher de Lui, de notre corps, et de l’autre en acceptant la maîtrise de nos pulsions afin de ne pas profaner l’espace ou Dieu vit en nous.
Être saint, c’est ne plus traiter comme banal ce que Dieu a marqué de Sa présence, de Son ordre ou de Son empreinte.
Être saint, c’est ne plus toucher Dieu, le corps et l’autre comme des choses ordinaires.
Shabbat shalom
L . B
Lecture de la parasha
A’haré moth: Lévitique:
Chapitre:16 verset 10 à chapitre 18 verset 30.
Kedochim: Lévitique:
Chapitre: 19 verset 1 à chapitre 20 verset 27.
Lectures messianiques:
Romains 6; 1 à 23.
Ephésiens 5; 1 à 18. Et 6; 1 à 3.
Lecture de la haftarah:
Amos: 9: 7 à 15.
Ezechiel: 20: 2 à 20.

